Être pèlerin.

Le mois dernier, j’ai marché 417 kilomètres. Et des brouettes. 

Vous devez vous dire: “Mais elle est pas folle celle-là!” D’autres diront: “Wow! Ca fait rêver!” Ou encore: “Purée, tu es courageuse!”

Je ne sais pas s’il est question de courage ou de bravoure, mais une chose est certaine, ce fut un défi, et pas des moindres. J’ai traversé une grande partie de la Norvège à pied, avec mon sac à dos, ma tente et le sourire aux lèvres. Mais pourquoi une telle épopée?

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Il y a quelques mois, j’étais au bord du burn out. Un boulot qui me rendait dingue, l’ennui doublé parfois de la frénésie de mon poste de Directrice Marketing et ventes dans une start’up berlinoise, l’impression de tourner en rond, de ne pas faire ce dont j’avais envie… J’ai mis ma santé en danger, à tel point que c’est une conseillère de pôle emploi Allemagne qui m’a grandement conseillé de me mettre en arrêt maladie le temps qu’il faut avant de me cramer le cerveau et d’endosser des retombées sur le long terme. Le burn-out, c’est un truc dont tout le monde parle, dont beaucoup sont victimes, et pour moi ça voulait dire reprendre ma vie en main avant que le professionnel n’assassine ma vie personnelle. En Juin dernier, mon contrat a été révoqué d’un commun accord avec mon employeur. Début Juillet, je décollais pour un mois de marche en Norvège. 

Cette marche, je la préparais depuis déjà quelques temps, c’était comme une nécessité pour moi. Je n’ai jamais été une grande marcheuse, quelques heures de balades en forêt tout au plus, je me suis donc préparée, j’ai passé des heures à réfléchir au contenu de mon sac, ce dont j’aurai absolument besoin, ce que je pouvais laisser de côté, afin de voyager léger et de ne pas fléchir lorsque la fatigue se ferait sentir. Je connaissais bien des personnes qui avaient fait le chemin de Saint Jacques de Compostelle en Espagne, d’autres qui avaient traversé le desert, d’autres encore qui ont traversé l’Amérique latine à vélo… Pour ma part, j’ai cherché du côté des chemins scandinaves car c’est une partie du monde qui m’a toujours attirée, avec ses paysages à couper le souffle, sa nature verdoyante et son penchant bien prononcé pour l’écologie. 

Il existe de nombreux chemins de pèlerinage dans toute l’Europe et même dans le monde. Très peu de personnes le savent, les norvégiens eux-mêmes ignorent souvent l’existence de ces routes qui traversent montagnes et forêts dans leur pays mais aussi au Danemark et en Suède. Beaucoup de personnes avec lesquelles j’ai parlé au cours de mon voyage trouvent complètement dingue le fait de parcourir de si grandes distances à pied et pourtant… Qu’y-a-t-il de plus simple que de poser un pied devant l’autre et de recommencer, comme le dit la chansonnette… ? Et puis, n’est-il pas encore plus dingue de vivre dans un quotidien qui nous bouffe, qui nous stresse, et nous empêche de profiter pleinement de la vie? Pendant un mois, j’ai vécu au rythme de la nature, en plein air, dormi dans des forêts et des champs,  j’ai vu des cieux comme il n’en existe nulle part ailleurs, j’ai bu l’eau la plus pure qui soit, directement à la source, parfois même dans des lacs, j’ai été réveillée par des moutons égarés et curieux,  j’ai partagé des moments que je chérirai toute ma vie, avec des personnes qui semblaient si différentes, de parfait étrangers que rien n’aurait rapprochés dans un cadre de vie ordinaire, mais pourtant, nous avions tous un but commun: Arriver à la ville de Trondheim. 

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Lorsque l’on marche pendant longtemps, c’est comme si votre esprit s’autorisait à entrer dans un état méditatif. Peu à peu, votre cerveau fait le tri, il lâche prise, il se libère, il fait fi des problèmes et des angoisses. Des pensées positives s’immiscent dans votre conscience, vous balayez le négatif pour faire place au moment présent. Je ne dis pas que c’était facile et que cette marche fut comme des vacances de tout repos, non. Marcher 20 à 30 kilomètres par jour, c’est physique, c’est fatigant, c’est exténuant, c’est parfois ennuyeux, parfois on se perd, on tourne en rond, on désespère, on pleure, on a envie de hurler, on s’autorise à le faire… Le chemin est long, il est tantôt difficile, tantôt plus facile, parfois sur du béton, près d’une autoroute, le plus souvent en pleine forêt, souvent sous une pluie battante, les pieds pleins de boue, sans douche chaude ou lit confortable le soir qui vous attend. Lorsque j’étais 5 jours en montagne, sans âme qui vive, sans magasin pour nous ravitailler, affamée en permanence, les pieds en charpie, humides et puants, avec 15 kilos sur le dos, je devais malgré tout planter ma tente sous la pluie et dormir par -3 degrés la nuit. Le besoin de me laver m’a même poussée à me “baigner” dans une eau à 4 degrés. 

A tous ceux qui se poseraient la question: Non, je n’ai jamais pensé à abandonner, à revenir en arrière, à lâcher l’affaire. Jamais. Pas une seule seconde. 

En fait, je ne me suis jamais sentie aussi heureuse avec si peu. Avoir mal aux pieds, les sentir, c’est un signe qu’on est là, que l’on sent chaque muscle et chaque nerf de notre corps. En avoir marre de marcher, c’est prendre conscience de pourquoi on le fait. Quand on pense être arrivé au bout,  c’est là que l’on commence vraiment à aller plus loin. Alors on a le choix: Chaque seconde peut être une torture infinie ou un pur instant de bonheur renouvelé. Il ne tient qu’à nous de faire de la difficulté une avancée pour nous-même, de se noyer dans les idées noires ou de se dire que ce choix, c’est moi qui l’ai fait et que ce n’est ni une punition ni un labeur. C’est une aventure inouïe et magnifique. Il ne tient qu’à nous de relever la tête et d’avancer coûte que coûte.

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j’ai appris au cours de ce chemin qu’il y a toujours une récompense. Aux jours pluvieux et gris, aux courbatures et aux idées noires, au mal-être et à l’épuisement. Si vous dépassez tout cela, vous serez récompensé; Que ce soit par une pomme ou un thé chaud, une personne qui vous tend la main, un vrai lit, une tablette de chocolat, un bon feu de bois ou des paysages à couper le souffle. On ne sait jamais, mais on peut avoir confiance. L’on apprend à voir la beauté et la magnificence de la vie dans des choses qui auparavant nous échappaient totalement. On se prend à rêver d’un bon bain chaud et d’un plat de pâtes maison, et le chemin nous apporte tout autre chose, quelque chose de plus grand, et de plus inattendu. Peu importe comment, vous serez récompensé. Puisque vous vous êtes déjà récompensé vous-même en vous offrant ce pèlerinage. Que l’on parte pour des raisons religieuses, spirituelles, après tout peu importe: Lorsque vous êtes pèlerin, vous êtes bien traité. La grande majorité du temps. On vous perçoit comme courageux et téméraire, et ceux qui croisent votre chemin se font un plaisir de vous aider. J’ai appris sur ce chemin que les humains sont bons, que la nature humaine n’est pas foncièrement (toujours) mauvaise. J’ai appris à dépasser mes a priori, mes attentes et mes jugements et à devenir optimiste. A aimer la différence. A l’embrasser. J’ai appris à partager, et à mettre mes besoins personnels de côté au bénéfice du groupe, à dépasser les volontés de mon Ego pour pouvoir mieux donner, et offrir le meilleur à ceux qui m’entourent. J’ai appris l’altruisme, la compassion, l’écoute de soi et des autres. J’ai appris à ne pas m’en vouloir et à accepter que ce qui arrive devait simplement arriver. J’ai appris à prendre le temps. J’ai appris que ce n’est pas le but ni l’arrivée qui importent, mais le chemin en lui-même. 

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Je suis arrivée à Trondheim le 28 Juillet.  Le 29 Juillet, c’était la date des célébrations de la mort de Saint Olaf, roi de Norvège de 1015 à 1028 et qui fut à l’origine de ces chemins de pèlerinage. C’était aussi le jour de mon anniversaire. Je ne pouvais recevoir de plus beau cadeau que celui de voir la cathédrale de Nidaros se dresser devant moi, et de partager les derniers moments de l’aventure avec ceux qui ont fait le chemin à mes côtés. 

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Le plus difficile reste peut-être de ne pas perdre de vue ces avancées lorsque la vie quotidienne reprend son cours…. Jusqu’à la prochaine marche. Mais si je puis vous donner un conseil… Si un jour l’envie vous prend: partez, vous aussi. Partez explorer, n’ayez pas peur, osez l’aventure. Je ne connais personne qui l’ai regretté. Les regrets surviennent lorsque l’on n’ose pas et que la peur nous retient, nous empêche de nous accomplir. Aucune excuse ne devrait se mettre en travers de vous et vos rêves. Alors… God tur!*

A suivre 🙂

*Bonne route!

Pour en savoir plus sur les chemins d’Olaf cliquez ici.

Pour découvrir ma série de vidéos sur la Norvège (en anglais) cliquez ici

 

 

 

9 thoughts on “Être pèlerin.

  1. Bravo ! Ce texte est tellement motivant ! Je rêve moi aussi d’aller marcher comme ça, ton expérience constitue un réel modèle ! Merci de la partager et bonne continuation 😄

  2. Wow je trouve toujours ça impressionnant d’entreprendre des choses comme ça, tu as tout mon respect !! Et en même temps j’avoue que même si ça me terrifie, ça me tente bien, parce que comme tu le dis si bien dans ton article, je suis sûre que c’est une véritable aventure avec soi-même, à faire au moins une fois dans une vie 🙂
    Qui sait, peut-être un jour je me lancerais 😉

    1. Merci Anne-So!! Oui je crois qu’il faut se laisser la chance de faire ce qui nous attire et souvent nous terrifie, sortir de sa zone de confort nous permet de faire un tel bond parfois! Si tu as besoin de conseils pour te lancer, n’hésite pas 🙂

  3. Comme tes paroles me parlent… J’ai vécu une expérience similaire (à moindre échelle peut-être) lorsque je suis partie sur les chemins de Compostelle dans l’Aubrac. Je n’oublierais jamais ces rencontres, cette entraide, cette gentillesse des habitants… Une fois arrivé au but, après un temps de repos bien mérité, on n’ai plus qu’une envie: repartir! Merci pour ce beau témoignage et à bientôt.

    1. Merci Amélie pour ton adorable commentaire 🙂 Ce ne sont pas les kilomètres qui font l’échelle je crois, toute expérience de ce type nous change à jamais! Quelle aventure humaine! J’ai bien envie de repartir mais j’attends que mes genoux se remettent de la dure marche en montagne 😀 ! Merci d’avoir partagé ton expérience!

  4. wow quelle belle aventure!! J’ai vraiment eu bcp de plaisir à lire ton récit!! Et j’ai pu tout à fait te suivre lorsque tu dis que marcher nous fait entrer dans une sorte d’état méditatif. J’adore marcher. Avec mon mari, avec mes enfants. Ily a une sorte de bonding qui se crée et c’est magique! Concernant la récompense après ou malgré la difficulté … Quand nous partons en vacances pour un mois c’est en sac à dos avec le strict minimum. Pas pour des vacances de luxe. Bon à présent, avec deux enfants encore jeunes, on ne fait pas non plus des trucs méga “difficiles” mais quand même, on se lève très tôt s’il le faut, on marche bcp s’il le faut aussi, et dans l’eau et la boue des rizières en terrasse etc…Bref des situations où parfois j’ai maudit mon mari de m’avoir “fait ca” (mais c’est même pas sa faute en réalité!)…Mais toutes ses aventures loin de notre environnement et modes de vie quotidiens, et toutes les rencontres que nous y faisons, et les choses que nous y vivons, sont tellement uniques que c’en est génial! Une belle récompense et des souvenirs pour la vie.
    Merci d’avoir partagé ton histoire!!
    Alles Gute! 🙂
    Laurence xx

    PS: Peux tu me dire stp quel organisme en Allemagne correspond à Pôle emploi? Et s’il est possible de faire faire un bilan de compétences? (comment dit on ca en allemand d’ailleurs?) Merci beaucoup!

    1. Coucou Laurence,

      Merci d’avoir partagé tes expériences 🙂 Et oui quand on est moins bien, on a tendance à blâmer les autres, mais finalement nous sommes seul(e)s responsables de nos ressentis ! Je pense partir faire une vipassana bientôt, la méditation n’est autre qu’un pélerinage intérieur, sans mouvement physique cette fois-ci ! Comment réagissent tes enfants à ces longues marches ? Je t’avoue que pour moi, la solitude est clef dans ces moments, et en même temps on rencontre toujours quelqu’un sur la route avec qui partager ces belles expériences !

      Alles liebe x
      Pôle emploi : Il y a Agentur für die Arbeit ou Job Center. Bilan de compétence: Kompetenzbilanz/Kompetenzverfassung peut-être ? Demande-leur directement car je ne sais pas si c’est faisable mais très probablement ! 🙂

      prends soin de toi!

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